Free filtre les publicités avec son AdBlocker, faisons le point sur la situation...

Free a allumé un nouveau bâton de dynamite, et l'a placé sur le dos des acteurs de la publicité en ligne, menaçant avec eux des milliers de sites gratuits financés exclusivement par la pub. Comment ? Pourquoi ? Quelles conséquences ? Essayons de faire le tour du problème...

Hier, Free a déployé une nouvelle mise à jour du boîtier Server de sa Freebox Revolution, celui qui fait office de modem-routeur. Ainsi passée en version 1.1.9, la Freebox Revolution corrige un bug relatif à la fonction de contrôle parental et un autre concernant la diffusion de la tonalité "occupé" de manière aléatoire pendant certaines conversations téléphoniques, mais surtout, ajoute en version "bêta" une option AdBlocker qui active le filtrage des publicités. La chose est activée par défaut après mise à jour de la Freebox, et concerne tous les équipements qui permettent de surfer sur Internet en passant par la box, qu'il s'agisse d'un ordinateur relié en Ethernet, ou bien d'un terminal mobile (smartphone ou tablette) relié en WiFi. Les sites affichés par le navigateur Internet sont concernés - mais pas tous, nous y revenons tout de suite -, ainsi que les applications mobiles qui affichent des publicités, et même des services de vidéo en streaming tels que YouTube.

YouTube, un service Google qui est au coeur d'une querelle de longue date entre Free et le géant américain. En effet - nous en avons déjà parlé à plusieurs reprises - de nombreux abonnés Free déplorent une vitesse de chargement très bridée en soirée, qui rend le visionnage de vidéos YouTube quasi-impossible à moins d'avoir de longues minutes devant soi pour laisser la vidéo en question se charger. Free et Google se renvoyaient régulièrement la balle pour expliquer ce problème d'interconnexion, avant que l'UFC-Que Choisir ne s'intéresse plus précisément au problème il y a quelques semaines, une période où les choses ont commencé à s'améliorer. Ainsi, sans devenir optimale, l'utilisation de YouTube depuis une ligne Internet Free est redevenue plus confortable.

Free AdBlocker
Il faut accéder à l'interface d'administration de sa Freebox pour désactiver le filtrage de la publicité

Si l'on vous en parle ici, c'est que dans un premier temps, beaucoup de sites évoquaient la fonction AdBlocker de Free comme une manière pour le FAI français de mettre la pression sur Google. Autre élément à aller en ce sens, le fait que l'outil d'analyse statistique Google Analytics ait également été concerné par le filtrage. Ce qui veut dire que les sites - comme les nôtres - qui utilisent Analytics pour comptabiliser leurs visiteurs voyaient disparaître les Freenautes dont la fonction AdBlocker est activée de leurs rapports d'audience. Voilà qui soulevait, encore, un autre problème, ces visiteurs devenant alors des internautes fantômes, qui n'apparaissent pas dans les statistiques des sites et n'en affichent plus les publicités. Il fut donc rassurant d'apprendre - quelques minutes avant la publication de cet article - que le filtrage des scripts Google Analytics a apparemment été retiré. Ce qui ne veut pas moins dire que la décision de Free n'a pas quelque part quelque chose à voir avec d'éventuelles négociations en cours avec Google...

Une atteinte à la neutralité du Net

Voilà qui nous rappelle en tout cas aux années 2000, lorsque le FAI "NoPub" avait tenté une percée sur ce principe. Vous l'avez peut-être remarqué, nous n'avons volontairement pas utilisé une seule fois le terme "blocage" dans les lignes ci-dessus. Une raison très simple à cela, l'AdBlocker de Free ne bloque pas purement et simplement toutes les publicités, il filtre les campagnes. Une nuance qui a son importance quand on sait, par exemple, que les publicités du Monde.fr, dont Xavier Niel - patron de Free - est actionnaire, ne sont pas touchées. Et ce que cela suggère directement, c'est une atteinte à la neutralité du Net. En effet, la neutralité du Net définit "un principe fondateur d'Internet qui garantit que les opérateurs télécoms ne discriminent pas les communications de leurs utilisateurs, mais demeurent de simples transmetteurs d'information. Ce principe permet à tous les utilisateurs, quelles que soient leurs ressources, d'accéder au même réseau dans son entier", comme le rappelle la Quadrature du Net.

A ceux qui défendent la liberté d'Internet et qui craignaient que Free en profite ici pour mettre en oeuvre un outil de DPI (Deep Packet Inspection) pour son filtrage, plusieurs experts viennent de répondre que ce n'est pas le cas. En effet, d'un point de vue purement technique, ils constatent que le filtrage est appliqué sur la base des DNS. Il est en effet possible d'afficher sur un site Internet touché par l'AdBlocker de Free des campagnes de publicité sans désactiver la fonction dans les options de sa Freebox, simplement en changeant dans les configuration de son ordinateur le serveur DNS utilisé, par exemple par les DNS publics de Google. Ce qui prouve que Free utiliserait, comme AdBlock, une liste noire de DNS, et n'a pas poussé les choses jusqu'à analyser en profondeur le trafic Internet de ses abonnés. Gros regret, en contrepartie, aucune liste blanche n'est proposée, qui permettrait aux Freenautes de pouvoir choisir les sites sur lesquels ils acceptent que la publicité soit affichée, pour les soutenir volontairement. L'AdBlocker étant encore en "bêta", il est possible que cette liste blanche fasse son apparition par la suite.

Cependant, Free intervient clairement sur la manière dont le contenu est proposé à l'internaute. Une mesure d'autant plus grave qu'elle est activée par défaut (et désactivable manuellement par l'utilisateur), et qui étonne de la part d'un FAI comme Free, qui agite dès qu'il le peut le drapeau de la liberté. En revanche, il est moins étonnant de voir le trublion de l'Internet français, casseur de prix abhorré par ses concurrents, adresser ce nouveau coup de pied dans la fourmilière. Reste que d'un point de vue purement éthique, la démarche est contestable. L'est-elle également d'un point de vue juridique ? C'est une question qui n'a pas encore de réponse claire à l'heure actuelle, même s'il n'est pas impossible que l'entrave faite aux activités d'autres acteurs économiques soit répréhensible. Toutefois, chez Free, où l'on assume cette "nouvelle politique", on se contente d'indiquer que les AdBlockers sont "parfaitement légaux". Chez les politiques, justement, l'affaire qui porte déjà le nom d'AdGate n'a pas manqué de faire réagir. Fleur Pellerin, ministre de l'Economie numérique, ayant posté dès hier soir ce message sur Twitter :

Alors attention, on lit sur les forums et dans les commentaires des internautes qui s'amusent de voir tous les sites d'actualité gratuits et financés par la publicité brandir la menace de la neutralité du Net pour protéger leurs intérêts (en fait, leurs revenus, et leurs emplois). La part des choses est effectivement difficile à faire lorsque l'on est de la partie (on a pu notamment lire nos confrères de Numerama très remontés), cependant, d'un point de vue très objectif, l'AdBlocker de Free met bel et bien en péril la stricte définition de la neutralité du Net.

Ceci étant dit, nous ne pouvons pas le nier : oui, nous sommes inquiets - à titre personnel - de voir un fournisseur d'accès de la taille de Free (qui compte plus de 5 millions d'abonnés en France, et concerne environ 17% des visites recensées sur PCWorld.fr) décider de manière unilatérale, sans prévenir, d'activer un filtrage de la publicité par défaut. Certes, tous les Freenautes ne sont pas équipés d'une Freebox Revolution, tous ne laisseront peut-être pas activée la fonction et certains utilisaient déjà des logiciels comme AdBlock, mais l'impact que cela va avoir sur la diffusion des campagnes de publicité sera important. Car il existe en France des milliers de sites dont la seule source de revenus est la publicité. Sans elle, ils meurent. Ou en tout cas, ils doivent s'adapter. Et comptez sur eux pour se défendre, et ne pas se laisser disparaître sans résistance. Car après ce jour, quoi qu'il advienne par la suite, il semble qu'une nouvelle étape ait été franchie, et elle va à coup sûr pousser toute l'économie gravitant autour de la monétisation des sites gratuits à faire les choses différemment, ce qui n'est pas non plus sans risque - on va le voir - pour l'internaute très heureux de pouvoir naviguer sans subir l'affichage de publicités.

Le point de non-retour ?

Même si Free venait à désactiver son AdBlocker par défaut, ajouter une whitelist, transformer le service en option payante en sortie de bêta voire même - soyons fous - à supprimer la fonction, le fait d'avoir ainsi mis en lumière les "bienfaits" des bloqueurs de pub ne fera qu'accentuer un phénomène déjà bien visible pour nous autres travailleurs de la presse gratuite en ligne (cf. le cas PCWorld.fr). Que peut-il donc se passer ? Certains confrères expérimentent déjà depuis plusieurs mois des systèmes qui, lorsqu'un bloqueur de pub est utilisé, remplacent les publicités non affichées par des messages visant à faire prendre conscience aux lecteurs de la nécessité de leur contribution, en passant les sites qu'ils apprécient en liste blanche. D'autres tentent, en sus, d'accroître la portée de leurs modèles Freemium, en rappelant à leurs lecteurs que s'ils ne veulent pas être dérangés par la publicité, ils peuvent aussi soutenir les sites en optant pour des formules d'abonnement "Premium" qui désactivent les publicité.

Enfin, réaction plus extrême, mais déjà vue : les utilisateurs d'un bloqueur de pub se voient tout simplement refuser l'accès au site en question. Une stratégie suicidaire ? Pas forcément tant que cela si l'on considère que les lecteurs que l'on refuse ainsi à l'entrée n'ont pas le moindre intérêt économique. Bien sûr, en arriver là est regrettable, et est - en termes d'éthique journalistique - très délicat, puisque notre métier est avant tout d'informer les gens, qu'ils aient ou non les moyens de payer, que ce soit en devises ou en temps de cerveau disponible pour quelques bandeaux publicitaires ciblés. Reste que cela s'est déjà vu, et qu'au bord du précipice, certains n'hésiteront peut-être pas à tenter le coup, plutôt que d'être poussés dans le vide.

Si l'on dit cela, ce n'est certainement pas pour noircir le tableau ou pour jouer les pleureuses, mais imaginer que les nombreuses rédactions de tailles moyennes au sein desquelles le statut des journalistes s'est précarisé au fil des années roulent sur l'or en vous polluant de publicités est assez délirant. Informer coûte cher, essayer de bien le faire encore plus, et la situation est délicate avec les tarifs en vigueur actuellement dans la publicité en ligne, sachant qu'afficher un millier de bandeaux ne permet parfois de ne gagner que quelques dizaines de centimes d'euros. Dès lors, si les revenus publicitaires viennent à chuter encore sous l'effet de l'AdBlocker de Free et autres systèmes similaires, les sites se verront forcément contraints de trouver d'autres sources de financement.

Le mécénat étant rarement une option disponible, passer au payant en est une, même si les exemples de réussite en la matière sont très peu nombreux (Mediapart, Arrêt sur image - qui ne semblent pas non plus crouler sous les pièces d'or) et que beaucoup de communautés engagées ne suffiraient sans doute pas à rentabiliser les rédactions dont ils apprécient le travail. Accepter la recrudescence de billets sponsorisés en est une autre, avec pour risque très sérieux de voir la publicité intégrer les contenus éditoriaux, des médias perdre leur indépendance par la même occasion, et des lecteurs se retrouver nez à nez avec des sites d'information qui tiendront davantage du catalogue promotionnel que du magazine. Ces enjeux sont cruciaux, et les sous-estimer serait très grave.

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Catégorie : Internet
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